UNE NUIT AU POUVOIR

Leur place avait été réservée. Toujours la même. En mezzanine. D’ailleurs, quand ils ne venaient pas, elle restait vide.
Bobistar et sa cour faisait la pluie et le beau temps dans l’endroit. Tout le monde devait se plier en quatre pour assouvir le moindre désir du jeune homme.

Gros cigare au bec et l’air pompeux, il fit son entrée précédé de deux gaillards qui lui servaient de gardes du corps. Derrière lui, ses amis vautours de tous les jours, accompagnés de leurs belles, des poulettes défraichies par les successions de nuits blanches. Leur accoutrement de dévergondées et leur  maquillage à outrance, leur donnaient l’impression de travestis au sex-appeal aussi terne qu’un cadavre mis en bière.
La délégation venait de s’installer dans le fameux espace VIP. Les baffles distillaient à fond des sons cacophoniques coupédécaliens. DJ Gold, le meilleur du moment, s’était même déplacé pour faire un show en l’honneur de Bobistar…

Personne ne savait exactement d’où provenait la fortune de Bobistar. Mais chacun se doutait que le broutage y était pour quelque chose. Mais ici, il n’était point question de distinguer les anges des démons. On venait s’enjailler jusqu’au petit matin. Les plus durs étaient ceux qui étaient capables de leurs ambitions, c’est à dire tenir le rythme jusqu’à épuisement du stock d’alcool et distribuer les billets de banque sans compter.

Bobistar était connu pour son goût exclusif du champagne ! Pour lui, la bière, le whisky ou le rhum était le reflet de la pauvreté des personnes qui les buvaient. Cependant, il n’hésitait pas à offrir des tournées multiples de ces boissons pour miséreux à toutes les personnes présentes dans le bar quand il était là. Cela le confortait dans sa suprématie.

C’est dans cette ambiance de joie, qu’un groupe de quatre jeunes hommes fit irruption dans la salle. L’un d’eux se démarquait par son assurance. Il portait des lunettes serties de pierres brillantes qui semblaient être du diamant. Le cigare, que ses lèvres supportaient péniblement, devait faire au moins cinquante centimètres de long !

Bobistar qui, de sa position stratégique, avait remarqué l’entrée fracassante de ce mec, grogna intérieurement de jalousie. Qui était ce prétentieux qui osait venir le défier sur son territoire ? Il ne l’avait jamais aperçu dans la ville auparavant…

Lorsque DJ Gold le vit, il oublia les éloges à Bobistar et s’empressa de crier dans le micro :
– On va augmenter  le son pour Angelboss ! Le Boss des Boss fraichement débarqué de Paris ! Le seul dont le cœur ne se coupe jamais devant n’importe quelle facture ! AngelBoss, l’ange de l’argent que Dieu a fait descendre sur terre pour soulager ceux qui ont faim et soif ! AngelBoss, l’homme qui ne travaille qu’en Euro ! Faites du bruit pour Angelboss !!!

DJ Gold, présenta immédiatement Angelboss au proprio du bar. Ce dernier l’accueillit avec un sourire très enchanté. Il pressentait déjà que sa recette, ce soir là, serait exceptionnelle. Il pensa aussitôt à appeler son fournisseur des jours d’urgence, pour une livraison en renfort de quelques bouteilles.

Se sentant délaissé, alors que d’ordinaire c’était lui l‘attraction principale, Bobistar piqua une colère noire et fit appeler le proprio. L’homme d’affaire arriva, faussement embarrassé, en ordonnant presque à Bobistar de déplacer sa cohorte vers un salon inférieur. Il n’en était pas question pour Bobistar !

Le proprio, qui n’était pas un altruiste et qui songeait à ses bénéfices, prit « la star » à part, en lui expliquant clairement la situation. Angelboss payait en Euro. Il avait déjà déboursé 1500 euros rien qu’en travaillement, à son arrivée, sur les portiers et DJ Gold. Bobistar avait-il jamais été capable d’un tel geste ? Avec ces liasses de francs CFA, il ne s’en sortait à tout casser, des soirées dans ce bar, qu’avec une note d’un million de FCFA, les pourboires inclus. Le proprio, lui conseilla gentiment de quitter les lieux, pour ne pas perdre la face devant Angelboss.

Au fond de lui, Bobistar, savait qu’il ne tiendrait pas toute la nuit au bras de fer avec cet Angelboss venu de bingué. Il rassembla sa troupe et avec une hauteur mêlée de honte, leur demanda de le suivre vers la porte de sortie.

Lorsqu’Angelboss et Bobistar se croisèrent dans les escaliers, les deux hommes se toisèrent, et sans mot dire se dépassèrent. Le teint frais du gars, ses lunettes en diamant, la Rolex à son poignet : Bobistar savait au fond que cet Angelboss et lui ne jouaient pas dans la même catégorie. Il fallait qu’il l’admette : il n’était rien d’autre qu’un super welter devant un poids super-lourd.

Désormais, Bobistar irait faire sa star ailleurs. Ici l’argent avait le dernier mot, et le maître était celui qui pouvait miser le plus de pognon. Ce bar ne s’appelait pas « Le Pouvoir » par hasard. Et demain, il se raconterait dans toute la ville comment cette nuit, Angelboss y avait repris le pouvoir.

LEXIQUE :
Coupédécaliens : relatif au « coupé-décalé », une tendance musicale ivoirienne.
Broutage : cyber arnaque.
S’enjailler : s’amuser, faire la fête.
Avoir un cœur qui ne se coupe jamais : n’avoir peur de rien.
Travaillement : distribution de billets de banque. (verbe : travailler)
Bingué : la France.