COUP DE FOUDRE DANS LE GBAKA

J’avais la tête ailleurs lorsque les autres passagers prirent place à mes côtés. Nous étions à l’arrière du gbaka, deux trios coincés dans un face à face forcé.

L’intérieur de l’engin faisait peur. Hormis le parebrise, il n’y avait plus aucune vitre. Système D obligeant, les chères absentes avaient été remplacées par des grands sacs en plastique.

Entre nous, que pouvait-on espérer d’un gbaka à Abidjan ? Chacun d’eux rivalisait d’ingéniosité pour rendre le trajet de leurs passagers, le plus inconfortable et périlleux possible. C’était auquel serait dans l’état le plus piteux…

Mon esprit se cherchait encore dans le plastique troué, quand je compris que le gbaka n’allait pas tarder à prendre la route. Je me redressai en hâte pour éviter d’être déstabilisée par les secousses.

Et c’est là que je l’aperçus… Étrange sensation, petit boum dans le cœur ! Je le scrutai discrètement. Il avait les traits fins, des dents régulières et blanches, un joli teint noir. Son sourire enfantin donnait de l’éclat aux deux petites billes qu’il avait dans les yeux.

Malgré son t-shirt tacheté de cambouis, il dégageait ce quelque chose en plus qui rend certaines personnes irrésistibles. A un moment, il tourna la tête vers l’extérieur. Je remarquai son profil de pharaon. Il avait vraiment tout en bonne place le mécano. Son aspect le trahissait. On devinait très vite son métier… Il avait pourtant les doigts fins et propres. Dans sa main, trois téléphones, mais aucun smartphone. Je souris en coin en pensant aux conversations que nous n’aurions jamais sur Facebook, Twitter, Whatsapp ou Skype…

Un petit nettoyage du sujet et une mise à jour rapide réussiraient peut-être à le rendre plus à mon goût…  Ah ses lèvres fines ! Elles suscitaient curiosité et appelaient à la gourmandise… Quelles nouvelles saveurs pouvaient-elles me faire découvrir ? Seraient-elles capables de faire oublier aux miennes, la douceur de celles de l’Autre ? Mon Autre, celui que j’aimais le plus au monde, mais qui infligeait les pires peines à mon cœur… Et si ce mec en face parvenait à lui faire de l’ombre ? Je chassai très vite cette idée saugrenue !

Mais qu’est-ce qui me dérangeait au juste ? Qu’il soit mécano ? Que je ne sois pas disposée à faire un remake de la belle et la bête avec lui ? Non !!!  Je n’avais pas pour habitude de juger sur les apparences. Toutefois, le lieu était trop insolite pour tomber si vite amoureuse. L’histoire aurait été un navet à Hollywood. Un titre comme « coup de foudre dans le gbaka », sonnait mal ! Trop nase !

Mon amoureux du jour me fit négliger, pour une fois, la conduite approximative du chauffeur…

Il portait un bracelet doré sur lequel était gravé en majuscule : BOSS. Waouh moi madame Boss ? Personne autour de moi ne pouvait deviner les éclats de rire intérieurs que cachait mon air glacial. Mme Boss hein ! Pas intérêt à nommer notre premier gosse Hugo ! Il pourrait en souffrir toute sa vie…

Le charme se brisa quand le téléphone de mon cher Boss sonna. Son grin de voix était normal, mais son français !!!!!! Pourquoi m’avait-il fait ça ? Pourquoi ne pas avoir privilégier un bon dialogue dans la langue de son terroir pour maintenir ma passion naissante aussi ardente qu’en début de trajet ? Malheureusement sa bouche fécondait plus de nouchi que de Larousse. Dommage…

L’expression de mon visage n’avait pas changé. Mais tout au fond de moi, je pleurais presque la triste fin de cette idylle qui n’avait même pas encore débuté… Le coup de massue m’acheva juste après, lorsque mon Boss, arrivé à destination, se leva pour m’abandonner à mon sort dans le gbaka. Je n’avais pas remarqué qu’il était de si petite taille !!!

Je croyais ma douleur à son paroxysme lorsqu’à travers la fenêtre plastifiée, j’aperçus le petit homme et sa démarche de paysan qui finirent par me ramener à la triste réalité. Je pouvais tolérer que nous ne soyons pas des mêmes milieux, mais je ne supporterais jamais qu’ils soient à mille lieux de mes normes minimales !

GBAKA

 

Note: Ceci est un exercice perso. Emprunter un gbaka (mini-car) et imaginer n’importe qu’elle histoire en m’inspirant des passagers. Vu la tronche qu’il faisait, je suis sûre que mon voisin de droite se demandait ce que je pouvais bien être entrain d’écrire dans ce carnet…

UNE NUIT AU POUVOIR

Leur place avait été réservée. Toujours la même. En mezzanine. D’ailleurs, quand ils ne venaient pas, elle restait vide.
Bobistar et sa cour faisait la pluie et le beau temps dans l’endroit. Tout le monde devait se plier en quatre pour assouvir le moindre désir du jeune homme.

Gros cigare au bec et l’air pompeux, il fit son entrée précédé de deux gaillards qui lui servaient de gardes du corps. Derrière lui, ses amis vautours de tous les jours, accompagnés de leurs belles, des poulettes défraichies par les successions de nuits blanches. Leur accoutrement de dévergondées et leur  maquillage à outrance, leur donnaient l’impression de travestis au sex-appeal aussi terne qu’un cadavre mis en bière.
La délégation venait de s’installer dans le fameux espace VIP. Les baffles distillaient à fond des sons cacophoniques coupédécaliens. DJ Gold, le meilleur du moment, s’était même déplacé pour faire un show en l’honneur de Bobistar…

Personne ne savait exactement d’où provenait la fortune de Bobistar. Mais chacun se doutait que le broutage y était pour quelque chose. Mais ici, il n’était point question de distinguer les anges des démons. On venait s’enjailler jusqu’au petit matin. Les plus durs étaient ceux qui étaient capables de leurs ambitions, c’est à dire tenir le rythme jusqu’à épuisement du stock d’alcool et distribuer les billets de banque sans compter.

Bobistar était connu pour son goût exclusif du champagne ! Pour lui, la bière, le whisky ou le rhum était le reflet de la pauvreté des personnes qui les buvaient. Cependant, il n’hésitait pas à offrir des tournées multiples de ces boissons pour miséreux à toutes les personnes présentes dans le bar quand il était là. Cela le confortait dans sa suprématie.

C’est dans cette ambiance de joie, qu’un groupe de quatre jeunes hommes fit irruption dans la salle. L’un d’eux se démarquait par son assurance. Il portait des lunettes serties de pierres brillantes qui semblaient être du diamant. Le cigare, que ses lèvres supportaient péniblement, devait faire au moins cinquante centimètres de long !

Bobistar qui, de sa position stratégique, avait remarqué l’entrée fracassante de ce mec, grogna intérieurement de jalousie. Qui était ce prétentieux qui osait venir le défier sur son territoire ? Il ne l’avait jamais aperçu dans la ville auparavant…

Lorsque DJ Gold le vit, il oublia les éloges à Bobistar et s’empressa de crier dans le micro :
– On va augmenter  le son pour Angelboss ! Le Boss des Boss fraichement débarqué de Paris ! Le seul dont le cœur ne se coupe jamais devant n’importe quelle facture ! AngelBoss, l’ange de l’argent que Dieu a fait descendre sur terre pour soulager ceux qui ont faim et soif ! AngelBoss, l’homme qui ne travaille qu’en Euro ! Faites du bruit pour Angelboss !!!

DJ Gold, présenta immédiatement Angelboss au proprio du bar. Ce dernier l’accueillit avec un sourire très enchanté. Il pressentait déjà que sa recette, ce soir là, serait exceptionnelle. Il pensa aussitôt à appeler son fournisseur des jours d’urgence, pour une livraison en renfort de quelques bouteilles.

Se sentant délaissé, alors que d’ordinaire c’était lui l‘attraction principale, Bobistar piqua une colère noire et fit appeler le proprio. L’homme d’affaire arriva, faussement embarrassé, en ordonnant presque à Bobistar de déplacer sa cohorte vers un salon inférieur. Il n’en était pas question pour Bobistar !

Le proprio, qui n’était pas un altruiste et qui songeait à ses bénéfices, prit « la star » à part, en lui expliquant clairement la situation. Angelboss payait en Euro. Il avait déjà déboursé 1500 euros rien qu’en travaillement, à son arrivée, sur les portiers et DJ Gold. Bobistar avait-il jamais été capable d’un tel geste ? Avec ces liasses de francs CFA, il ne s’en sortait à tout casser, des soirées dans ce bar, qu’avec une note d’un million de FCFA, les pourboires inclus. Le proprio, lui conseilla gentiment de quitter les lieux, pour ne pas perdre la face devant Angelboss.

Au fond de lui, Bobistar, savait qu’il ne tiendrait pas toute la nuit au bras de fer avec cet Angelboss venu de bingué. Il rassembla sa troupe et avec une hauteur mêlée de honte, leur demanda de le suivre vers la porte de sortie.

Lorsqu’Angelboss et Bobistar se croisèrent dans les escaliers, les deux hommes se toisèrent, et sans mot dire se dépassèrent. Le teint frais du gars, ses lunettes en diamant, la Rolex à son poignet : Bobistar savait au fond que cet Angelboss et lui ne jouaient pas dans la même catégorie. Il fallait qu’il l’admette : il n’était rien d’autre qu’un super welter devant un poids super-lourd.

Désormais, Bobistar irait faire sa star ailleurs. Ici l’argent avait le dernier mot, et le maître était celui qui pouvait miser le plus de pognon. Ce bar ne s’appelait pas « Le Pouvoir » par hasard. Et demain, il se raconterait dans toute la ville comment cette nuit, Angelboss y avait repris le pouvoir.

LEXIQUE :
Coupédécaliens : relatif au « coupé-décalé », une tendance musicale ivoirienne.
Broutage : cyber arnaque.
S’enjailler : s’amuser, faire la fête.
Avoir un cœur qui ne se coupe jamais : n’avoir peur de rien.
Travaillement : distribution de billets de banque. (verbe : travailler)
Bingué : la France.

Lui

– Tu le savais! M’a t-il dit en me fixant sereinement.
– Tu savais où tu mettais les pieds en entamant cette relation avec moi. Je ne t’ai obligée à rien!

Je n’arrivais plus à refouler les larmes qui faisaient leur festival dans mes orbites. A ce moment précis, j’aurais tout donné pour bénéficier de l’enlèvement divin. Mais le miracle tardait à se produire. Je n’avais que ma douleur comme consolation.

Lui continuait de me jauger, scrutant mes gestes avec agacement.

Je l’aimais, mais je me devais de faire un choix.
Devenir sa maitresse ou retrouver ma liberté, volant seule de mes ailes meurtries?
Dans l’un ou l’autre cas, l’unique certitude que j’avais, c’était que je l’aimais.
Oui j’étais folle de Lui! Il le savait…

Et pourtant, ce n’était pas facile.
Dès le départ, d’ailleurs, rien n’avait été simple entre nous.
C’était comme si la lune et le soleil, avaient décidé que les éclipses pouvaient être quotidiens : utopie ! Comment s’aligner sur le même fuseau, quand tout concoure à nous maintenir dans des mondes parallèles?
Lui n’avait pas un métier de tout repos. Moi j’avais un cœur fragile.

Nous vivions notre relation, en décalage l’un de l’autre…

Mais j’aimais tout en Lui. Son intelligence, son humour, son sourire, sa franchise, son aura … Tout!

M’aimait-il Lui? Parfois j’en étais sûre, ça coulait de source. D’autres fois j’en doutais…

(…)
Cette scène, je l’avais imaginée à plusieurs reprises, sans savoir que je la vivrais si tôt.

Il avait raison: je le savais. Tout le monde le savait !

Elle l’avait soutenu dans les périodes de vaches maigres, en se sacrifiant corps et âme pour lui. Pendant ses 5 années de maladie, Elle avait épuisé tous les petits boulots qui pouvaient exister pour assurer leur pitance. Seul comptait pour Elle le bien-être de Lui.  Et Elle était son équilibre…

Même quand Lui, lui avait donné du fil à retordre, Elle avait su lui pardonner. Elle était la compréhension réincarnée.
Elle avait accepté, en ravalant sa fierté, tous les fruits issus des incartades de Lui.
Il avait de la chance, Lui. Il avait à ses côtés la femme idéale. Mais les hommes étant ce qu’ils sont, cela ne l’empêchait pas de butiner de temps en temps quelques jolies plantes sur son chemin. Mais elles ne comptaient pas. Elles restaient éphémères pour Lui qui s’en retournait toujours vers Elle.

C’était une évidence : on n’abandonne jamais ce type de femmes, celles qu’on appelle chez nous « femmes de galère »…  Celles qui ont tout supporté avec bravoure… Une de celles dont l’homme parle fièrement en disant : – je ne travaillais même pas quand on s’est rencontré, c’était dur de joindre les deux bouts, mais elle a toujours été là pour moi.

(…)

J’étais sans attache quand je me suis entichée de Lui. J’avais conscience qu’il n’était pas à moi, mais j’ai écouté mon traite de cœur me chanter les sérénades en faveur de Lui. Je n’ai pas résisté longtemps. Comment aurais-je pu ? Les foudres de l’amour avaient su où porter leurs coups.

Jusqu’à ce jour, j’ai vécu notre histoire, partagée entre l’envie de crier au monde que je l’aime et l’insécurité du coupable vivant en clandestinité.

Jusqu’à ce jour, j’ai supplié le bon Dieu de retarder cet instant fatidique où l’on sait que tout est perdu pour toujours.

Demain, Lui officialisera son amour pour Elle devant le maire.  Non pas parce que ça leur tient tant à cœur, mais juste pour faire bien. Eux savent qu’ils se sont toujours aimés. Ils n’ont jamais eu besoin du sacrément pour le savoir. Mais quand on a de si hautes responsabilités professionnelles, il faut apprendre à se plier aux normes. C’est la dure règle des apparences ! Lui a dû capituler…

Demain, il y aura du beau monde à la mairie. La fête sera grandiose. Je serai sûrement enfermée dans ma chambre entrain de purger les dernières larmes de mon corps.

Les médias se chargeront les jours à venir de creuser la plaie béante de mon cœur, en affichant sur toutes leurs Unes, la photo des tourtereaux enfin unis devant les hommes. La love story parfaite !

(…)

J’avoue avoir parfois nourri des espoirs vains à son égard. Si le grand Madiba avait remercié sa douce Winnie, c’est qu’aucun pilier amoureux n’était inébranlable…

Jusqu’à ce jour, j’utilisais le vide juridique existant, pour légitimer ma relation avec Lui : ayant une compagne ou non, moi j’étais amoureuse d’un célibataire.

 

A présent, les choses changent. Demain, Lui sera un homme marié.  J’ai toujours eu pour principe de ne pas avoir de relation avec un homme marié. Lui ne sera pas une exception. J’ai perdu la bataille. Ma lutte pour son cœur s’achève net !

 

(Nouvelle écrite le 30/03/2013)

 

UNE JOURNEE SANS…

Je suis à bout de nerf ! J’enrage ! Je les hais tous autant qu’ils sont : mes amis toujours à me charrier pour mon addiction, mes parents en manque d’affection et surtout elle : Eva ma chérie qui a réussi à me convaincre.

Comment ont-ils osé me faire ça ?  Comme s’ils s’étaient ligués contre moi! La preuve…

Hier c’était la journée sans mobile. Moi  Yves, féru de TIC, inconditionnel de smartphones, l’homme le plus connecté de babi, possédant les derniers  I phone, Samsung et Blackberry ; moi plus rapide que mon ombre pour réagir à une notification de Facebook  ou Twitter ; Yves « le puissant » de Viber, Skype et Whatsapp, champion, tous réseaux confondus en sms de tous genres… Je disais donc qu’hier, Moi Yves Koffi,  j’ai décidé de baisser les armes et de me consacrer à tout ce peuple autour de moi, qui n’arrive toujours pas à comprendre la relation étroite que j’ai noué avec mes téléphones. Ils ont profité de cette journée du 06 février, dite journée internationale sans mobile, pour faire pression sur moi… Et j’ai cédé !

Hier, maman était contente que je passe deux heures à discuter avec elle, comme au bon vieux temps. Nous avons parlé de tout et de rien, ce qui nous avait permis de reconstituer le lien ombilical que mes téléphones avaient fini pas rompre.

Au début, ça a été difficile. Mes doigts sentaient un grand vide. Ils désespéraient de n’avoir aucun clavier à tapoter. Au fil de la journée, je parvins tant bien que mal à refréner ces gestes compulsifs. J’avoue que c’était dur !!! J’avais l’impression que mes yeux me jouaient des tours. J’apercevais des petits signaux rouges, qui m’indiquaient que j’avais un message non lu… Pourtant mes téléphones avaient été mis sous scellé par ma chère Eva, qui devait les rendre aux premières secondes de minuit.

Eva, ma douce ! Je n’oublierai jamais l’après-midi qu’elle m’a fait passer. A passer mon temps à caresser les claviers et écrans tactiles de mes téléphones, j’avais oublié à quel point la peau de ma tendre Eva était douce.  Hier, j’ai revisité le septième ciel. Vraiment ! Pourtant, ce matin j’ai les boules !

Hier, Fredo et Carl, mes deux meilleurs potes, étaient tous contents de passer un VRAI moment avec moi, sans que mes yeux ne soient constamment rivés sur mes téléphones. Nous nous sommes tellement bien amusés en boîte avec nos chéries, que j’ai fini par être convaincu des bienfaits de la rupture ponctuelle d’avec mes joujoux. Je leur ai même promis de réitérer l’expérience une fois par mois.

A minuit une, Eva couchée à mes côtés, tint sa promesse. Sans faire sa jalouse, elle me rendit mes téléphones. Je sentais pourtant dans ses yeux, le regret de cette journée idyllique.

Je décidai donc de jouer les prolongations et laissai mes téléphones éteints sur la commode. Ma visite en terre de jouissance m’avait laissé sur ma faim et mon guide Eva se devait d’y remédier illico !

6h du mat : tous mes téléphones sont en surexcitation. Des centaines de notifications en attente, de sms à lire et de message vocaux à écouter. Je sentais l’adrénaline monter en moi. J’étais heureux !

Mais, j’ai vite déchanté.

Il y a 6 mois de cela, j’avais envoyé spontanément ma candidature, à un géant de l’internet. Google !

C’était mon rêve de travailler pour ce grand groupe sans qui l’internet ne serait pas grand-chose. Larry Page était un dieu pour moi !

Mais pourquoi avaient-ils choisi ce jour pour me contacter ? Une chose est sûre :  cette journée m’a couté cher ! La voix féminine au téléphone me disait que ma candidature avait retenu leur attention et me demandait de me présenter au plus tard à 15h à l’ambassade des Etats-Unis en Côte d’Ivoire, pour remplir des formalités liées à mon visa. Google me proposait un séjour test d’une semaine à Mountain view à l’issue duquel j’aurais pu voir ma carrière professionnelle s’accorder parfaitement avec mes rêves.

Depuis  6 heures du matin je suis cloué au lit et je refais l’histoire. Je ne comprends toujours pas ce qui m’arrive. Raté une chance pareille, qui n’arrive pas deux fois ? Adieu la Californie. La journée sans mobile d’hier a brisé ma vie !

Tout à coup, j’entends mon téléphone sonné. C’est maman. Je suis trop en colère pour décrocher. Je me déconnecte de tous les réseaux sociaux, je mets mes téléphones sous silence. Rien de pire ne pourrait m’arriver.

Plus tard dans la journée, je constate que maman, après avoir insisté à me joindre, m’a envoyé un sms : « Merci mon chéri pour ce moment passé ensemble hier. A renouveler. Ta maman qui t’aime. ».

 

Dernière saint Valentin

14 février 2011

Mon amour,

Quelles sont ces larmes qui ruissellent sur tes joues et frappent le sol avec autant de violence?
Je t’avais pourtant promis que cette année, de nous deux, c’est moi qui ferais le cadeau le plus mémorable… Mais une fois encore tu ne m’avais pas crue !

Plus de dix années ensembles…

Je t’avais fait le sacrifice de tout, même de mes entrailles, simplement parce que tu n’avais jamais désiré d’enfant hors mariage et cela malgré l’immensité des sentiments que tu prétendais avoir pour moi.
Je t’étais docile, comme un chien à son maitre, je buvais tes paroles comme le miel doux de korhogo. Tu avais réussi à m’infantiliser, au point que mes moindres décisions nécessitaient, au préalable, ton assentiment.
Je ne me plaignais pas. J’aimais cette candeur que tu faisais éclore en moi. Je baissais la garde au seul son de ta voix.

Que de promesses ont jalonné notre parcours, la plupart, non tenues.
Je ne devais rien lui envier à elle, vulgaire mère porteuse de cette progéniture dont tu étais pourtant si fier, ces deux héritiers qui devaient être les uniques semeurs de la lignée de tes pères.

Je t’aimais de mon amour innocent, coupable cependant de te partager avec une autre.
J’ai été, tout ce temps, la femme de l’ombre, celle sur qui tu t’épanchais pour exprimer tes moindres détresses, ta conseillère dévouée.
Ce privilège de ta confidence, renforçait en moi le sentiment que si tu avais vraiment eu le choix, ç’aurait été moi, Madame Toi.

Mais les choses étaient un peu plus complexes. Je devais donc me contenter de ces quelques moments d’intimités volés.
J’étais prisonnière volontaire de toi.

C’est avec douleur qu’à Noël j’appris que ta dame, attendait un heureux évènement. Le sacre de votre amour qu’elle croyait si parfait, une trinité à constituer pour l’harmonie de la famille. Elle priait de toute sa foi de chrétienne pieuse, que le bon Dieu, par le Saint Esprit, lui accordasse une fille cette fois…

Devais-je me sentir catastrophée, lorsque l’horrible nouvelle nous parvint ce 1er janvier, alors que nous savourions tendrement nos premiers instants d’amour de l’année?

A te voir aussi anéanti d’avoir tout perdu, je compris brusquement que les mots que tu m’avais dits jusque là n’étaient que mensonges!
A vrai dire, tu l’avais toujours préférée à moi, qui n’étais qu’un bouche-trou quand ton agenda offrait des créneaux vides.

Je ne me suis jamais réjouie de la mort brutale des deux garçons et de leur mère enceinte, dans ce terrible accident de la route… Mon cœur était rempli de compassion à ton égard, mais ce que tu voyais en moi c’était la cause de ton malheur! Le salaire de notre péché!

J’ai pourtant pleuré de mes larmes sincères, inconsolable que cet évènement vienne chambouler notre vie organisée. Je portais déjà le deuil de nos beaux jours.

J’étais devenue une pestiférée à tes yeux. Tu ne faisais que me refouler alors que mon seul souhait était de te soutenir, t’aider à alléger ta peine.

La semaine dernière, quelle ne fût ma surprise d’apprendre, de mon gynécologue, que germait en moi, depuis 2 mois, le fruit que tu ne m’avais jamais autorisé à porter.
Comment était-ce possible?
Pour toi, j’avais toujours pris mes précautions.

Jusque là, j’avais associé mes coups de fatigue et mes nausées, à la mélancolie qui grandissait en moi, depuis que tu n’étais plus toi.
Je n’ai eu aucune réaction à l’annonce du médecin.
J’avais fini par m’habituer à ce ventre creux…

Ce matin, je me suis réveillée, le cœur en paix de ma décision ferme.
Notre chemin s’arrête ici. A jamais!

Le meilleur cadeau d’adieu que je puisse te faire en ce jour, c’est le souvenir douloureux que tu porteras désormais en toi, tel le lourd fardeau de Sisyphe.
L’âme torturée que je suis devenue grâce à toi, s’en va rejoindre les tiens dans l’au-delà.
Peut-être, très vite nous rejoindras-tu?

En attendant, je te laisse savourer pleinement cette dernière Saint Valentin au goût amer.

Celle qui t’aimait!

BORIDAMINENAN (Part1)

La salle était pleine, et un silence assourdissant y régnait.

7h15 du matin, l’épreuve ne tarderait pas à débuter. Je me penchai discrètement en arrière pour faire un tour d’horizon et ne manquai pas d’esquisser un sourire nerveux devant tous ces visages crispés.

Nous avions tous les mains moites, les auréoles visibles sous les aisselles, le regard du brave qui évalue la situation et sait déjà que, rude sera la bataille qui devra le mener soit au sacre soit à la tombe.

En fait d’épreuve, toute cette masse fébrile participait à un test d’embauche !

Il faut dire que depuis quelques années, trouver du travail se révélait être un parcours du combattant. Beaucoup de jeunes avaient échoué sous le poids des 10 années d’expériences requises, âge maxi 25 ans etc…, leurs profils ne retenant guère l’attention dans les nombreuses directions où ils tentaient de faire valoir les quelques atouts qui leur restaient et qui peut-être feraient la différence.

J’eus un regard narquois en me disant intérieurement que même pour être vendeur de garba, on pouvait aussi être recalé au test d’aptitude ! Hé Dieu !

La société qui organisait ce test faisait partie des leaders dans son domaine en Europe et dans la plupart des pays de l’Afrique de l’ouest francophone. Il fallait donc avoir conscience du challenge de taille que cela représentait pour la centaine de personnes présentent dans cette immense salle.

Le split n’y faisait rien, je transpirais à grosses gouttes. Le stress…

7h30 : un homme élancé, les traits sévères mais le regard neutre entra dans la salle. Après les instructions d’usage (« je vous prie de bien vouloir fermer vos portables, débarrasser les tables de tout document, il est interdit de manger durant l’épreuve… »), il commença la distribution des sujets.

7h45 : top départ ! Nous n’avions qu’une heure pour traiter les questions qui surgissaient sous nos yeux. Oh panique ! Quelle ne fût ma surprise de réaliser que ce test ne comportait aucune question technique. Je m’attendais à tout sauf à ça !

Question 1) Quelle est la superficie de la Codivoire?

Question 2) Combien d’habitants compte ce pays actuellement?

Question 3) Par combien de fleuves est traversé ce pays ? Citez-les ?

Question 4) Décrivez en quelques lignes, le meilleur projet de développement pour la Codivoire.

Je devais être en cours moyen la dernière fois que j’avais eu de telles préoccupations. Les 14 millions d’habitants avaient probablement augmenté depuis lors…

Au moment de rendre ma feuille, je me dis que cela tiendrait du miracle si j’étais rappelé par cette société.

Pourtant 15 jours plus tard c’est ce qui arriva. J’étais convoqué pour l’ultime test : l’entretien oral dans 48 heures.

Le jour J, je pénétrai d’un pas assuré dans la grande salle de réunion où 5 paires d’yeux me dévisageaient sereinement.

La seule femme du groupe me demanda de prendre place et aussitôt me lança :

-Qu’entendez-vous par concept « boridaminênan » ?

Je venais de comprendre ce qui m’avait valu d’être retenu pour cette 2ème étape.

J’avais omis de vous dire que, pour seule réponse à la question sur le développement j’avais écrit : « Le concept Boridaminênan. Retenez-moi et je me ferai un plaisir de vous en dire plus. »

Mon audace avait payé ! Je jubilais intérieurement, même s’il n’y paraissait guère. Je pris la parole d’un ton serein :

-Je crois aux challenges et pour moi la course n’est jamais achevée lorsque le but n’est pas atteint. Tout dans notre vie est source de défis. Il ne tient qu’à nous de comprendre que pour être acteur du développement, il faudrait déjà avoir un objectif et le tenir tant qu’il n’a pas été réalisé. Boridaminênan pour notre pays serait comme une seconde devise : « Ne jamais rien lâcher tant que les fruits ne sont pas mûrs à souhait !». Et lorsqu’une étape est franchie, un projet réalisé, une autre phase peut être mise en place.

Le Boridaminênan est un concept de gagnant, qui rejette le défaitisme. Dans la vie professionnelle, comme dans la vie de tous les jours, malgré les souffrances personnelles et les heurts de tous genres, il faut y mettre de la rigueur pour accéder à la reconnaissance suprême et à un total épanouissement personnel, chaque fois se dire que la course n’est pas terminée. Tant qu’il y a la vie, il y a des challenges à relever, des obstacles à surmonter !

Je continuai un moment encore, avec tellement de passion que je sentis que les personnes en face de moi affichaient un air amusé à me regarder parler… Etais-je un utopiste ?

Après plusieurs minutes de questions diverses, je fus remercié.

Cette fois je les quittais avec la conviction que je faisais partie du groupe. Un appel de la DRH, le lendemain ne fit que le confirmer.

(…)

Soudain un vacarme à réveiller une momie d’Egypte ! Des secousses se font sentir… « Nous sommes en zone de turbulences, veuillez attacher votre ceinture… »

-Hééééééé Abou lève toi là bas !!! C’est quoi même ??? Depuis tu dors tu ne te réveilles pas !! C’est quel paresseux ivrogne comme ça que le bon Dieu m’a donné comme mari là!!??? Tchrrrouuu, aujourd’hui là, c’est moi-même qui vais aller chercher travail pour toi, pauvre fainéant !!!

Binta avait le chic pour me réveiller au moment où mes rêves commençaient à se concrétiser ! Au nom de Dieu, cette femme était une vraie sorcière ! Elle ne voulait pas mon bonheur ! A cause de son petit BEPC elle se prenait pour la plus intelligente du quartier ! Tsss ! Moi Abou, je ne suis même pas arrivé au CM2, mais tout le monde sait qu’aux âmes bien nées la valeur n’a jamais attendu le nombre d’années, encore moins de CEPE, BEPC, BAC, Agrégation et que sais-je encore!

Moi Abou, le grand sage du tchakpalodrôme* de Boribana*, moi le conseiller des élites du quartier, c’est moi que Binta traitait ainsi ! Qui avait eu l’idée saugrenue de parler un jour d’émancipation féminine ? Celui là devait s’être levé avec un coup de massue à la tête ! Sinon comment comprendre ?

(…)

Quinze ans auparavant, Abou avait débarqué à Boribana, avec sa jeune épouse Binta, enceinte de leur premier enfant. Ce ne devait juste être qu’une halte, le temps pour Abou de trouver du travail, faire quelques économies avant de s’installer dans une vraie maison en dur à Treichville, son cousin Hervé qui habitait l’avenue 16, avait promis l’aider.

Binta, quant à elle, avait toujours rêvé de vivre dans une maison en bordure de mer. Désormais elle aurait vue sur l’eau. Cette étendue lagunaire ferait bien l’affaire. Binta pourrait donc poétiser à sa guise du lever du soleil au clair de la lune.

Ironie de la situation, sa femme détestait cet endroit ! Qu’est-ce qui lui avait pris à Abou de les installer, elle et son futur bébé, dans cette poubelle géante, où les eaux usées fusionnaient allègrement avec l’eau de la lagune lui faisant remonter une odeur pestilentielle les soirs et qui était plus qu’asphyxiante par temps de chaleur…Or la plupart du temps il faisait chaud !

Quelle idée de venir habiter dans un coin dont le nom voulait dire « la course est terminée » alors que le couple débutait à peine son cheminement ensemble ??
Abou même!!! Pfff!!!

(…)

A 25 ans, Abou ne faisait pas grand-chose de sa vie, à part courir les filles du village. Il faut dire qu’il était beau et musclé. Rares étaient les filles qui résistaient à ses dents blanches, son sourire coquin, sa pose altière et sa voix grave.

Malgré le fait qu’il n’avait pas franchi la première année du cours élémentaire de l’école primaire, Abou était ce qu’on pouvait appeler « un esprit brillant » ; brillant mais tellement paresseux qu’il n’avait jamais réussi à maintenir un emploi plus de 2 mois. De plus, le travail des champs ne l’intéressait guère !

Mâ Kemy, sa mère, était désespérée de voir qu’à l’âge où la plupart de ses amis étaient mariés et s’occupaient dignement de leurs familles, Abou ne pensait qu’à la fête et à chasser tous les jupons prêts à partager avec lui un moment de batifolage sans lendemain…

Et voilà que débarqua Binta dans le village. Nous étions dans la période des vacances scolaires. Cette fille n’était pas comme les autres villageoises, elle était farouche et ça, Abou le prenait comme un véritable défi !

(…)

La vie à Boribana n’était pas facile. Quel avenir envisager dans ce bidonville où pauvres et paumés se disputaient les baraques que des propriétaires véreux n’hésitaient pas à louer au prix fort…

(A SUIVRE…)

NB: « Boribana » (en langue dioula) = Fin de la course / « Boridaminênan » = La course continue »…

NB2: Mon cher ami Behem m’a fait remarquer que Boridaminênan signifie plutôt « La course débute »… Oups… Heureusement, ceci ne change en rien le fond de l’histoire… La course qui débute n’étant pas encore terminée 😉

TICKET POUR L’ENFER

Le marabout burkinabé qu’il avait rencontré ce jour là lui avait donné son numéro de téléphone et recommandé de l’appeler au plus tôt pour commencer le travail.

Petit Kôyaga avait hâte de recourir à ses services. Il avait confiance en ce grand féticheur voltaïque qui était de passage à abidjan, spécialement pour décanter le problème d’un de ces nombreux « grands types » du pays, nouveaux riches arrogants en public mais assez craintifs de leur sort, au cas où l’argent arriverait subitement à manquer. Ils étaient prêts à tout, ceux là, pour maintenir la baraka de leur côté ! « Si Le Tout-Puissant est avec nous, qui sera contre nous ? »… Ce paganisme sur fond de religion avait fini par s’y confondre et d’aucuns s’adonnaient à des sacrifices scabreux au nom de ce Dieu à qui ils prêtaient tous les pouvoirs mystiques, fussent-ils diaboliques.

Petit Kôyaga était chauffeur de taxi compteur. Il avait rencontré le maitre, au hasard d’une de ses innombrables courses, un jeudi après-midi. Le vieillard avait emprunté son taxi à un des carrefours situés non loin des tours administratives du plateau. Il lui avait tendu une feuille de papier défraichie sur laquelle une adresse de la commune d’Abobo était inscrite. Les amulettes du vieil homme l’avaient d’abord intrigué et lui avaient même fait peur. Pourtant au fur et à mesure du parcours, une conversation avait débuté entre les deux hommes. L’homme lui avait dit ressentir une sorte de malédiction qui pesait sur la famille de Petit Kôyaga. Il commença à énumérer quelques petits problèmes qui faisaient partie du quotidien de Petit Kôyaga. Il lui parla de perte de mémoire régulières, d’échec scolaire, de projets avortés…

Petit Kôyaga se sentit tout d’un coup transparent. Comment cet homme avait-il pu détecter en quelques fractions de secondes, les maux qui le rongeaient depuis l’enfance ?? Aussi longtemps que le peu de mémoire qu’il avait s’en souvenait, il avait toujours eu des absences, des trous noirs… Il entrevoyait alors les échecs à l’école, qui lui avait valu d’arrêter son parcours en CM1, il songeait au nombre de fois où il n’avait pas atteint sa recette du jour, pour avoir oublié d’encaisser trop de clients… Peu à peu il se confia au vieil homme…

A 35 ans, Petit Kôyaga qui avait passé toute son enfance à Man, dans la région des Montagnes, n’avait vu la terre de ses ancêtres que 15 minutes, à l’occasion d’une halte rapide un jour qu’il se rendait à Boundiali. Il n’était pas descendu du véhicule. Pourtant il s’était senti un lien profond avec ce petit territoire rural. L’inexplicable… Nous gardons la terre de nos ancêtres dans notre âme, tel l’ADN qui définit notre nature.

Son père lui avait fait promettre, ainsi qu’à ses frères et sœurs de n’aller sous aucun prétexte dans son village natal qu’il avait fuit plusieurs années auparavant, après avoir été informé de justesse, par un mouride venu de Dakar, qu’il était la prochaine victime de la confrérie de sorciers que présidait son oncle Siaka. Il douta tout d’abord de la mise en garde du grand marabout sénégalais, avant de se rendre compte que l’oncle Siaka le regardait de plus en plus de l’œil du coupable qui a été surpris en flagrant délit et qui n’a pas l’intention de laisser de témoins.

Le père de Petit Kôyaga avait ouï dire qu’après sa fuite, oncle Siaka avait jeté un sort sur lui et toute la descendance qu’il aurait : Il s’était juré de le voir mort avant de lui-même passer de vie à trépas !

Il n’a jamais compris pourquoi cet oncle, qui avait remplacé son père, après le décès de celui-ci, lui en voulait autant. Il n’était pas plus riche ou plus intelligent que ses propres enfants…

10 ans après son exil, le père de Petit Kôyaga apprit que le vieux Siaka avait été retrouvé mort dans sa case, le corps gisant dans une mare de sang. Aucun coup ou tir d’arme n’avait été constaté sur le cadavre… Etrange mort… Il avait toujours pensé que si l’oncle Siaka avait autant duré sur cette terre, c’était uniquement grâce à sa femme, tante Fanta, une sainte réincarnée qui répandait autour d’elle amour et bonté. Il s’était toujours demandé comment cette femme avait pu s’enticher d’un homme aussi mauvais. La loi de l’équilibre peut-être… le yin et le yang.

(…)

Le samedi suivant, Petit Kôyaga arriva très tôt à la grande gare d’abobo. Le vieil homme devait l’y rejoindre à 5 heures du matin. Quand il l’avait appelé la veille, Petit Kôyaga lui avait dit clairement que ça ne l’intéressait ni de retrouver la mémoire ni de se défaire du mauvais sort familial. Son unique préoccupation était de savoir comment devenir extraordinairement riche ! Il en avait marre de cette vie de taximan qui ne lui garantissait que des hémorroïdes à vie. Il voulait être reconnu comme un grand Babatchê, faire les vrais « travaillements » lors des grandes cérémonies, rêvait d’immeubles dans les grands quartiers d’Abidjan, sa femme et ses deux enfants ne devraient manquer de rien, les écoles de renom pour eux… Tout ça n’avait à ce jour été qu’un rêve…mais ce matin brumeux là, il sentait que la chance tournerait enfin de son côté…

Le maître l’avait mis en garde : ce type de travail pourrait avoir des conséquences graves… Petit Kôyaga s’était dit prêt à assumer son destin. Il émit toutefois une condition : sa femme et sa progéniture ne devaient pas se retrouver victimes de son choix. Il ne voulait pas mettre en danger leur vie. Pour lui c’était autre chose. Il était prêt à se sacrifier pour eux, quitte à perdre un bras, un pied, un œil, la moitié du corps, la vie…

Après une séance minutieuse de « dépurification », le travail devait se faire au cimetière de Williamsville, au moment exact où le premier cadavre de la journée allait être enterré… Le pacte avec les esprits maléfiques serait alors définitivement scellé.

Les deux hommes, à la fin du rituel, devaient se séparer sans se croiser du regard. Ce serait la dernière fois qu’ils se rencontreraient…

Lorsque tout fût terminé, Petit Kôyaga ressentit une étrange émotion. Il prenait conscience qu’il ne pouvait plus faire marche arrière.

Au niveau du grand portail d’entrée du cimetière, une vieille femme qui portait 2 grands sacs, négocia avec lui son trajet jusqu’à l’aéroport. Elle avait un avion à prendre pour Lagos et celui-ci décollait dans moins de 2 heures. Vu que la circulation n’était pas encore encombrée, petit Kôyaga en déduit qu’il était possible d’arriver à Port-Bouet dans les 20 minutes. Négocier 5000 FCFA pour cette course…la p’tite vieille ne devait pas vivre à Abidjan, le royaume de l’arrangement où les clients sont toujours prêts à saigner les pauvres chauffeurs de taxis, sans pitié pour le service qu’ils rendent. Les radins !

Il rangea les sacs dans le coffre de la voiture et prit la direction de l’aéroport. Aucun autre mot ne fût échangé dans le taxi jusqu’à destination. De temps en temps, Petit Kôyaga jetait un regard furtif vers la vieille femme. Son calme dégageait quelque chose de mystérieux, mais rassurant.

Un quart d’heure plus tard il descendit sa passagère en lui souhaitant un très bon voyage. Lui n’avait jamais pris d’avion et rêvait de monter aux States dès qu’il pourrait. La femme lui sourit en lui lançant : – Mon fils il faut assumer ton destin ! Elle disparut ensuite dans la foule des voyageurs pressés…

Comme tous les samedis, la journée de Petit Kôyaga fût sans répit, il enchaina les courses aux quatre coins de la ville et même jusqu’à Bassam pour y déposer quelques touristes européens.

Il était exténué ! Quand il rentrerait le soir, Amy, qui lui aurait concocté un vrai repas, lui ferait un bon massage, avant qu’ils ne fassent l’amour histoire de se délester de la pression qu’il avait accumulée dans la journée.

Vers 21h quand il rentra chez lui, il décida comme à son habitude de vérifier si des clients distraits n’avaient pas oublié des objets personnels dans le véhicule.

Quelle ne fût sa surprise de constater que dans le coffre se trouvaient les 2 sacs de la vieille de Williamsville. Sa mémoire lui avait encore une fois fait défaut !! Il avait oublié de décharger les bagages et visiblement la vieille femme n’avait également pas eu le reflexe de le lui demander ! Où devait-elle être en ce moment ??? Dans un commissariat d’Abidjan ? A Lagos ?… Petit Kôyaga ne savait pas quoi faire. Il descendit les affaires et les déposa dans un coin de sa chambre.

Au moment d’aller prendre sa douche, les dernières paroles de la vieille femme retentirent dans sa tête… – Mon fils il faut assumer ton destin !

Son intuition le guida alors vers les sacs égarés. Il resta bouche bée devant ce qui s’offrait à sa vue : le premier sac était rempli de liasses de billets de banques euros, dollars et CFA… Il prit peur ! En ouvrant le second sac, il manqua s’évanouir : des lingots d’or !! Pris de panique il s’enferma dans sa chambre, reprit son souffle pour réaliser ce qui lui arrivait ! Le maître, le cimetière, la vieille femme, les sacs…

C’est quand il voulu ranger les sacs dans le fond de son placard, le temps de réfléchir à ce qu’il allait en faire, que tout s’éclaircit. Un petit bout de papier glissa d’une des poches externes sur lequel Petit Kôyaga pouvait lire : TICKET POUR L’ENFER. PRIX A PAYER : 6 MOIS A VIVRE (mort violente dans les mêmes conditions que l’enterré de l’aube).

Petit Kôyaga frissonna de peur, mais se ressaisit aussitôt. Le choix il l’avait fait depuis ce matin. Il devait désormais assumer son destin. Le compte à rebours venait de commencer…

Il fit l’amour à sa femme comme jamais il ne l’avait fait. Entre deux souffles, il savait que cette nuit était la dernière que sa famille et lui passeraient dans ce bidonville.
Il tenait à profiter à fond de son ticket sans retour.
Amy serait une très jeune veuve, mais elle s’en remettrait vite avec tout ce qu’il allait lui laisser ainsi qu’aux enfants… Il avait choisi l’enfer pour eux, il devait donc gagner leur paradis…

Nb: Nouvelle inspirée d’une conversation que j’ai eu avec un chauffeur de taxi compteur le 1er janvier. Lui était prêt à prendre son ticket pour l’enfer… A chacun ses choix…

CHERI JE TE QUITTE…LES RAISONS

Amour de ma vie, c’est décidé je te quitte. Après plusieurs vaines tentatives de me détacher définitivement de toi, ça y est aujourd’hui, je reprends mon envol…Libre comme l’air !

Mais pour que tu évites de faire les mêmes erreurs avec une autre, prends pour une fois le temps de lire mon regard sur ces quelques heures, jours, mois, années, passés ensemble…

LE SILENCE

Tout se passait bien jusqu’au moment où tu as décidé d’appliquer la politique des «3 singes » quand nous étions tous les deux dans notre bulle :

– Tu as cessé de me voir : tu as commencé à être absent, le regard lointain. Je l’ai tout d’abord pris pour une simple réserve occasionnelle, mais très vite, j’ai réalisé que je te perdais déjà. Pourtant au début tu te noyais dans mes yeux, en ne cessant de me dire que j’étais belle. Désormais j’avais comme l’impression que ma présence t’ennuyait.

– Tu as cessé de m’entendre : combien de fois t’ai-je posé la sempiternelle question féminine : -Chéri tu m’écoutes ??? Alors qu’est-ce-ce que je viens de dire ? J’ai commencé à regretter nos discussions des heureux débuts où tu me trouvais belle et cultivée. Aujourd’hui, à tes côtés j’ai plus l’air d’un pois chiche resté seul dans la boîte de conserve.

– Tu ne me disais rien : Lorsque je voulais savoir ce qui te préoccupait, c’était comme un prêche dans le désert, seule ma voix faisait échos, tu te refermais comme une huitre. Mon amour, je n’ai jamais compris pourquoi tu ne voulais pas partager avec moi tes peines intérieures. Je sais que les hommes ont peur de montrer leurs faiblesses aux femmes, mais sans la communication, comment construire quelque chose ensemble ? Peut-être que j’étais intelligente, mais pas au point d’être une magicienne qui pourrait tout deviner sans que tu ne me dises rien.

PETITS FLIRTS ENTRE AMIES

– Chéri te sentais-tu obligé de toujours regarder mes copines d’un air aussi appuyé, de ton regard de séducteur, mi-sauvage, mi-candide, qui m’avait captivé la première fois ?
Même si je savais que certaines étaient gênées par ton attitude, sans oser me le dire, de peur d’être à la base d’une quelconque dispute entre nous, les moins scrupuleuses n’hésitaient pas parfois à jouer ton jeu, ce qui me mettait dans une rogne que j’essayais de contenir. Contrairement à d’autres femmes, je détestais l’esclandre…

C’est à ce moment là que mon ulcère s’est déclenché et que j’ai commencé à avoir mes premiers problèmes de tension artérielle. Aujourd’hui je dois te quitter car, en plus d’avoir brisé mon cœur à petit feu, tu ne t’es même pas douté que tu avais été à l’origine de ma subite santé fragile.

– Chouchou, je sais que tu es attirant, élégant, que les femmes te tournent autour. Tu m’avais dit que j’étais l’élue de ton cœur et que je devais te faire confiance. Moi ça me suffisait : j’étais bien avec toi et sure de notre amour.
Mais que devais-je penser, par exemple, du sms lu « par le plus grand des hasards » dans ton téléphone, à ma copine X où tu lui disais « Bonne nuit chérie »… Je sais que vous aimiez à vous taquiner en vous appelant « mon chéri, ma chérie», ce qui ne me rendait point jalouse, et donc je n’aurais pas eu le cœur en peine si ce n’était que ton sms tu l’avais envoyé à « ta chérie, ma copine » à 2h du mat’…Même si elle était célibataire, quelle affaire de troubler son sommeil à cette heure si tardive ?? A moins que…

TES AMIS ET COMPAGNIES

– Chouchou je sais que tu tiens à tes amis, mais t’es-tu déjà demandé si eux tenaient à notre couple ?

Comment expliquer qu’un simple coup de fil de tes soi-disant potes sûrs, pouvaient t’éloigner brusquement de moi ? O. venait de t’inviter dans un maquis de bingerville qui venait d’ouvrir, H. disait que si tu ne venais pas dans son bar tel jour, c’est lui-même qui viendrait te chercher. Il ne fallait surtout pas oublier la séance de maracana du samedi et surtout l’après match dans un restaurant ou bar de la capitale.
Moi je n’étais jamais conviée.

Les deux qui me sortaient le plus par les pores, c’étaient tes amis B. et C.
1) B., marié, jeune papa de 2 enfants : sa spécialité c’était de débarquer chez nous (ou de nous retrouver quand j’étais exceptionnellement de sortie avec toi) avec une femme autre que la sienne. Il en changeait régulièrement d’ailleurs. Ses amis le regardaient avec admiration et lui leur rendait discrètement un sourire de vainqueur qui m’écœurait au plus haut point !

Si tous ces hommes cautionnaient cela, peut-être que vous tous agissiez ainsi lorsque vos copines et femmes n’étaient pas là ??? Où était le respect de l’autre dans tout ça ?

Tu me rendais complice d’une situation que je ne cautionnais pas, et je n’aimais pas ça !

2) C., célibataire endurci, avec 2 enfants de mères différentes qu’il ne voyait jamais. Lui c’était l’éternel squatteur, j’étais sa cuisinière attitrée du weekend et toi tu ne disais rien quand il venait nous bouffer le peu qu’il nous restait de temps dans la semaine pour être ensemble. Devant C., tu cachais ta douceur et te comportais avec moi comme un vulgaire macho, et ce con de te féliciter parce que toi tu savais tenir une femme ! Okpô !
Vu comment C. me regardait parfois, j’étais sûr que sous ces faux airs d’innocent, il aurait été prêt à n’importe quel moment à taper dans ton dos. Je détestais être seule en sa présence. Je détestais qu’il m’appelle « notre femme », je n’étais pas sa femme, encore mois sa bonne.
Vous pouviez passer des heures devant un match de foot ou de basket ou encore devant un jeu vidéo. Je devenais transparente, pendant que vous éclatiez de rire ou gueuliez devant telle ou telle action de votre buteur préféré.
Jamais C. n’avait pensé qu’il pouvait nous déranger…Il faisait office de 3ème membre du « couple »…
Vu que pour faire un couple 2 personnes sont nécessaires, celle de trop te quitte aujourd’hui, en vous souhaitant des grands éclats de rire devant Drogba ou que sais-je encore, je n’ai jamais aimé le foot !

LE MANQUE D’ATTENTION

– Amour, tu sais que toutes les femmes aiment qu’on leur apporte un minimum d’attention. Avant, je me réveillais avec un joli message de ta part, juste pour me souhaiter une bonne journée. Un simple appel de toi me boostait quand ma pêche retombait…

Mais où sont passés les déjeuners surprises ? Les petits messages coquins ? Nos escapades improvisées ? Les brunchs que tu nous préparais les dimanches après nos grasses matinées??

– Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, toutes les heures que je passais dans les boutiques pour m’acheter bijoux, chaussures, habits et autres, c’était pour te faire plaisir. Mes grosses colères chez le couturier qui n’avait pas encore fini de coudre la robe que je voulais mettre pour t’accompagner au prochain diner chez tes parents ou qui l’avait totalement ratée, c’était juste pour toi. Mes tissages, mes tresses, mes gommages, les soins du visage ; c’était pour que toi seule apprécie…L’avis des dragueurs qui me tournaient autour n’avait pas d’importance…

Mais à mon grand regret, il te semblait que tout cela était naturel chez moi, que je devais certainement être née avec un maquillage permanent, un cordon ombilical Louis Vuitton, que…Eh merde, pourquoi t’étais si avare en compliments ???? Parfois je sentais que mes métamorphoses te frappaient à l’œil, mais tu ne me disais rien…

Pourtant, lorsqu’on sortait ensemble, tu étais tout content de m’exposer comme un trophée et entendre murmurer par-ci par-là « sa go est kpata dè, il a la chance hein !!! » tsss ! J’en déduisais de ton sourire que si les autres me trouvaient jolie, c’est que toi aussi devait me trouver ainsi. Mais pourquoi toi tu regardais sans broncher ?

Au début de notre relation tu savais me trouver resplendissante, parfois tu exagérais même…eh non je ne suis pas plus belle que Jennifer Lopez, ni Alicia Keys…mais ça me faisait plaisir que tu me dises que leur beauté de starlette n’égalait point la mienne ! Aaah J’aimais que tu me flattes…Mais je détestais que tu me mentes…

CONFLIT D’AUTORITE

– Bébé, en réalité si tu avais su lire au fond de moi, tu aurais vu que je ne cherchais pas le conflit à tout pris, mon intention n’a jamais été de monter sur ta tête…
C’est toi-même qui a commencé un bras de fer avec moi, sans te douter que certes je fais partie des femmes nouvelles générations, intelligentes, super exigeantes dans beaucoup de domaines, mais pour toi je baissais la garde…
La femme à fort caractère qui s’activait sur tous les fronts pendant la journée sans défaillir, devenait un simple agneau dès qu’elle était à tes côtés. Pour toi j’ai appris à piler le foutou que tu aimes temps, à faire le Kplégba que je déteste…Par amour pour toi j’ai fait des stages renforcer de cuisine, juste pour faire plaisir à ton ventre avide…

Tu aimais quand je paraissais ton esclave, ta marionnette, mais tu te braquais aussitôt quand je voulais donner mon avis éclairé sur telle ou telle chose… Là tu rentrais en transe et me lâchais des « je suis l’homme et c’est pas moi que tu vas commander »…
Sache une bonne fois pour toute que je n’ai jamais eu l’intention de te commander, juste qu’à certains moments que tu me traites en égal.

LA VIOLENCE

– Chéri, la première fois que tu as osé porter la main sur moi, j’ai pensé que tu n’avais pas fait exprès, c’était juste que la tension était tellement forte que ça avait été plus fort que toi…Mais comment ai-je pu tolérer les autres fois ???

– Si ça n’avait été que les coups ! Petits à petit tu t’es transformé en tyran sadique, qui jouait avec mes nerfs. Tu as commencé à me rabaisser dans l’intimité, tu me lançais de méchantes piques qui m’atteignaient en plein cœur…Tu avais raison, mille autres pouvaient me remplacer et n’attendaient que ça ! Je commençais à perdre de la valeur à mes propres yeux. Je commençais à me trouver laide malgré les compliments à l’extérieur, je perdais confiance en moi « grâce » à toi ! Ta jalousie excessive me détruisait. En gros je n’avais que peu d’importance à tes yeux, mais il ne fallait surtout pas qu’un autre jette son regard sur moi. Ces jours là, tu me donnais des coups violents en me reprochant de les avoir bien cherchés !! Et mes parents qui ne se doutaient de rien… A leurs yeux tu étais l’homme idéal.

Moi je n’avais droit qu’à peu de sorties entre copines, alors que toi tu écumais les bars avec tes potes jusqu’à pas d’heure. Je n’avais alors que mes yeux pour pleurer, quand jusqu’à 3 heures du matin je me rendais compte que tu n’étais toujours pas rentré…

PARDON

– Amour, sais-tu que lorsqu’on demande l’absolution, c’est pour reconnaitre ses erreurs et promettre vraiment de ne plus recommencer ???

Toi tu étais abonné au « pardon en l’air».

Quand tu tombais en brousse plusieurs jours sans donner aucune nouvelle, tout ce que tu avais à dire, lorsque je te demandais des explications, c’était « pardon ».
-Quand je découvrais une de tes infidélités : « pardon ».
-Tu finissais de m’insulter ou me frapper : « pardon ».
-Je découvrais que tu avais utilisé ma carte bancaire sans ma permission : « pardon ».

Toi tu utilisais abusivement ce mot, mais tu récidivais toujours…

Hier encore tu m’as sorti un de tes nombreux « pardon », je ne sais même plus pour quelle raison et puis d’ailleurs je m’en fous désormais… Mais je te demande une chose : pardon ne cherche pas à me revoir !

AFFAIRE D’ARGENT

– Quand tu voulais me blaguer au début, tu avais cru que plus tu m’en mettrais plein la vue, plus je me sentirais comblée et plus vite je tomberais dans tes filets…
Moi je voyais dans ton jeu mais me suis laissée séduire, parce qu’au fond j’étais déjà fan de toi… Tu crois que si je n’étais pas attirée par toi, j’aurais succombé malgré tout ?? Tu te trompes, je t’aurais laissé gaspiller ton argent et t’aurais éconduit ensuite.

C’est pour te dire que l’argent ne comptait pas vraiment pour moi. Je pouvais m’offrir tout ce que tu me donnais, toutefois ça me faisait aussi plaisir que tu te dépenses un peu pour moi. Mais ce que je n’ai toujours pas compris, c’est pourquoi tu te sentais obligé de vivre au dessus de tes moyens! Je te sentais acculé, mais je ne disais rien, vu que tu ne me parlais pas de ta détresse financière.

Or, un peu de franchise au début sur ta situation financière m’aurait suffit…Même si j’avoue que ce n’est pas sûr que j’aurais aussi vite accepté d’être avec toi si j’avais appris que tu étais carrément fauché ! Dans ce cas, je t’aurais certainement jugé sur tes ambitions et aurais alors fait une estimation sur le long terme… J’admets également que même si on dit des femmes qu’elles sont calculatrices, en général c’est pour le bien de leur couple et non pour un simple profit personnel.

Tu t’étais tellement endetté, que tu as été obligé de me dire que ça n’allait plus, et même là c’est parce que je commençais à recevoir quelques mises en garde de tes créanciers. Le jeu aurait duré combien de temps, s’ils ne m’avaient pas informée ?

Pourtant quand je t’ai proposé de t’aider, tu t’étais encore plus renfermé. Ton égo se sentait blessé. J’ai voulu comprendre, mais la situation s’empirait, tu devenais encore plus distant.
Tu as creusé un fossé entre nous et ton regard a changé, est devenu terne…
Ça devenait de plus en plus pesant de partager la vie d’un fantôme amer.

– Pourquoi vous les hommes avez un problème avec l’argent et nous accusez ensuite d’être trop vénales ? Tu te rappelles de ma copine V. qui avait été larguée par son mec sous le prétexte qu’il ne pouvait pas assumer leur relation, tant qu’il n’avait pas une situation financière stable. Elle l’aimait tellement qu’elle était prête à traverser cette phase avec lui, en l’aidant comme elle pouvait. Il l’a pourtant mal pris et a commencé à s’imaginer que c’était juste parce qu’elle voulait le dominer qu’elle faisait ça.

Parfois, les hommes se mettent trop d’idées fausses dans la tête, sur nous au sujet de l’agent… Pourtant c’est dit : l’argent ne fait pas tout… Et une faiblesse quelque part peut toujours être compensée par une qualité ailleurs…

N’EST PAS ROCO QUI VEUT, MAIS UN P’TIT EFFORT SIOUPLÊ

– Ca me faisait toujours sourire lorsque j’entendais tes potes et toi, vous enorgueillir de vos prouesses sexuelles. De la go mannequin, à la beauté ensorcelante, qui faisait son malin dans la ville en se jouant les inaccessibles, et que Y. avait entrainée dans son lit la veille à coup de promesse de billets d’avions pour des destinations de rêves. J’imaginais T. en séance de gym de chambre après s’être curé les dents avec le fameux bois gouro…Et toi aussi quand tu t’y mettais…

A ces moments là je me disais que la bière avait trop d’effets néfastes, à moins que ce soit votre taux de testostérone qui amplifiait quand vous étiez en groupe…vous poussant à vous mentir autant. Oui vous étiez de gros menteurs, quand il s’agissait d’affaire de cul chacun y allait de son extrapolation. Et là tout le monde « l’avait bien proportionnée », et tout le monde était un super coup !

Le problème, mon amour, c’est qu’il n’était pas si sûr que tu m’emmenais aussi souvent au 7ème ciel… Bien des fois, nous nous engouffrions au 3ème sous-sol…
J’ai beaucoup simulé par amour pour toi… Revois ta copie la prochaine fois.

LE LAISSER-ALLER

Doudou, je t’aimais comme tu étais, mais ta négligence a fini par devenir comme la tâche de sauce graine sur le boubou blanc.
-Le t-shirt délavé de Mickael Jackson du temps de « Thriller », dont tu n’arrivais pas à te détacher et que tu portais si fièrement tous les dimanches sans exception, lorsque tu étais à la maison.
-Ta barbe de 4 jours qui ne faisait pas du tout le même effet que celle de Clooney et que tu croyais si sexy.
-Ton petit ventre, dû aux séances bières avec tes potes, qui poussait tranquillement et se faisait remarquer dans tes polos moulants…trop moulants même…
-Tes pets bruyants d’homme des cavernes que tu prenais plaisir à lâcher en toute circonstance avec un rire appuyé en disant que c’était un acte vital pour tout être humain… Ça ne me faisait plus rire…
-Ton entêtement à faire des combinaisons vestimentaires improbables, malgré mes conseils avisés…

CONCLUSION : Je n’ai énoncé ici que certains reproches que j’avais à te faire, ces petits détails qui ont changé mon regard sur toi, qui t’ont rendu fade à mes yeux, sans éclat…
Mais rassure-toi : des qualités tu en avais autant…Je crois simplement que si nos chemins s’arrêtent ici, c’est sûrement parce que je n’étais pas la bonne pièce manquante à ton puzzle…

LA FILLE FACILE

A trente ans plus que révolus, les gens disaient d’elle qu’elle était une fille bien, sérieuse, intelligente, à la beauté certaine mais discrète, un job épanouissant… Mais pour l’heure, la seule chose qui manquait à sa vie c’était un homme, un vrai, pas un de ces éphémères, qui n’hésiterait pas à prouver sa lâcheté le moment venu.

Pourtant, elle en avait fait des rencontres, toutes s’étant soldées par une séparation brutale ! Même les fois où elle y avait cru de toutes ses forces, la chance lui avait fait un grand pied de nez par surprise et cela s’était généralement terminé par cette phrase de rupture universellement masculine :

Tu es une femme bien, mais tu mérites mieux que moi…

Eh merde !!! De quel mérite parlaient-ils tous ??? Du plouc, à qui elle avait quand même donné sa chance, au gendre idéal, tous lui avaient sorti, à un moment donné, ce refrain aux effets de tsunami.

Il est vrai que son fort tempérament et son côté « femme indépendante » lui étaient parfois préjudiciables et faisaient hésiter les hommes à s’approcher d’elle. Mais elle faisait un effort immense pour mettre beaucoup d’eau dans mon vin lorsqu’elle vivait sa relation d’amour, celle qu’elle croyait, à chaque fois, être la bonne et qui finissait comme les précédentes par se solder en cuisants échecs !

Personne dans son entourage ne comprenait pourquoi, à son âge, une fille comme elle, avec autant de qualités, n’était pas encore casée. D’aucuns murmuraient quelle devait certainement être trop compliquée, peut-être un peu trop exigeante, trop à la recherche de ce prince charmant qui n’avait existé que dans les vieux contes de fées ; trop trop…

Ces jugements qu’elle ne prenait pas au départ au sérieux l’horripilaient de plus en plus ! Qu’est-ce qu’ils en savaient eux de sa vie ??

Parfois elle se demandait ce que voulaient vraiment les hommes… Et dans ces moments là c’est à Ophélie son amie d’enfance qu’elle pensait. Une vraie fille facile ! Déjà à la grande section de la maternelle elle vendait ses charmes au plus offrant pour des bonbons ou des gâteaux et tous les garçonnets de la classe étaient prêts à se damner pour elle, tout simplement pour être à ses côtés l’heure de la récréation venue.

Ophélie Djandjou, comme elle l’avait surnommée, avait aujourd’hui des tas de magasins de prêt-à-porter à travers la ville et habitait une des ses châteaux-villas, destinées aux nouveaux riches et qui poussaient de plus en plus sur la Riviera. Grâce à ses nombreux prétendants et amants, tous prêts à l’épouser si elle le désirait ou à divorcer pour ne se consacrer qu’à elle, Ophélie faisait le tour du monde en première classe, telle une véritable businesswoman. En réalité, elle n’avait rien à envier à ses copines qui avaient fait des études supérieures et qui s’échinaient à la tâche à coup de réunions et autres bilans de performances mensuelles, elles qui ne pouvaient s’accorder un répit que 30 jours dans l’année…

Elle n’était pas jalouse d’Ophélie Djandjou, et reconnaissait même que la nature lui avait tout donné : une beauté envoutante, les traits fins, la silhouette parfaite, le mètre mannequin, le sourire magnétiseur… Dès son plus jeune âge, elle avait compris qu’il ne lui servirait à rien de faire des longues études pour réussir. Sa réussite à elle passerait par les hommes. Et aujourd’hui, on ne pouvait pas dire qu’elle n’avait pas atteint son objectif ! Ophélie n’avait pas d’égale pour faire plier le plus coriace des radins ou pour ramollir n’importe quel cœur de pierre.

Malgré toutes les mises en garde qu’elle lui avait faites sur sa vie débridée et sa manière de se comporter avec les hommes, Ophélie lui avait toujours répondu que ce n’était ni sa beauté, ni sa taille de guêpe, ni ses tenues affriolantes qui retenaient autant d’hommes sous son emprise. Son secret, lui répétait-elle, c’était le mystère. Pour elle, une femme ne devait au grand jamais s’ouvrir à un homme tant qu’elle n’avait pas obtenu ce qu’elle voulait, au risque qu’il lui échappe et prenne la tangente.

Elle n’était pas d’accord avec son amie et avait la ferme conviction que si celle-ci parvenait à tourner la tête à autant d’hommes, c’était simplement parce que la gente masculine en général se contentait bien souvent de la carrosserie, sans se préoccuper de l’intérieur. En gros une soit belle et tais toi avait plus de chance de faire chavirer le cœur d’un homme.

Or, elle avait toujours privilégié la franchise dans ses relations. Cultiver le mystère serait une manière de mentir à l’autre et ça elle ne pouvait le tolérer.

C’est de cette manière qu’elle s’était investie dans ses relations avec Pierre, Paul, Jacques et autres : en étant entière et en ne recherchant que l’amour et la confiance mutuelle…Mais c’est aussi dans ces conditions que tous ces hommes l’avaient larguée.

(…)

Ce matin Malika s’était rendue chez son « gynépsy préféré », elle appelait son gynécologue ainsi parce qu’il n’hésitait jamais à prendre le masque du psychologue quand elle en avait besoin.

Encore une fois, elle lui avait parlé de ses déboires amoureux, de cet autre mec qui se défilait alors que tout semblait bien se passer, des appels qu’il ne décrochait plus, des sms sans réponses, de sa voix insensiblement froide et de son regard absent quand il daignait lui accorder quelques secondes de son précieux temps d’homme d’affaires toujours en mouvement.

Son gynéco la regardait alors avec la tendresse d’un père en se disant en son for intérieur : –La pauvre bichette, des hommes différents mais toujours les mêmes problèmes…

Il la fixa droit dans les yeux et lui lança :

Ma chère Malika, tu es belle et intelligente, mais c’est triste à dire : tu n’as vraiment rien compris à la psychologie masculine !!!

Ce n’était pas la première fois qu’on lui faisait un discours sur la mentalité des hommes, au demeurant à l’opposé de celle des femmes, sur le blablabla au sujet de l’homme qui venait de Mars et la femme de Venus, mais cette fois elle l’avait reçu cette réflexion comme une claque violente en plein visage !

Le médecin continua :

Tu es trop sensible, tu te donnes trop et les hommes le comprennent assez vite, et alors tu ne deviens plus un enjeu pour eux. Cultive le mystère, fais-toi désirer. Désormais, même si tu brûles d’envie de voir ton mec, rejette de temps en temps ses invitations, fais toi distante, fais lui comprendre que même sans lui tu as une vie… Tu verras le résultat, tous les hommes sont pareils ! Nous n’aimons pas la facilité…et on revient toujours à la charge lorsqu’il y a un obstacle devant nous !

Malika ne l’écoutait plus. Elle était désemparée ! Comment changer sa nature, juste pour garder un homme ??? Plein de choses défilaient dans sa tête. Elle entendait Jérôme, un des ses ex, lui dire qu’une femme ne pourrait jamais le changer, c’était à prendre ou à laisser ! Elle voyait Marc se faire agneau quand il avait besoin d’argent et disparaitre ensuite dans la nature sans donner signe de vie, jusqu’à ce que son escarcelle se vide et qu’il se rappelle qu’il l’aimait de tout son cœur ; le même Marc qui lui chantait à tout-va que l’amour ne s’achetait pas…A quel jeu jouait-il ?? Elle voyait encore Eric et les fraîches « mistinguettes » avec qui il sortait parfois les soirs, et qui, comme par hasard, n’étaient justes que ses cousines. Elle constatait son impuissance à chaque tromperie, chaque mensonge, sa volonté de surmonter l’orage, quand de toute évidence l’autre lui avait déjà lâché la main…

Au final, elle s’était énormément sacrifiée pour les hommes sans rien recevoir en retour, même pas une once de sincérité ou d’amour… La réciprocité des sentiments, elle ne l’avait quasiment pas connue… Son véritable point faible se trouvait dans le fait que lorsqu’elle aimait elle baissait la garde, aveuglée par l’amour et là aucun signal d’alerte ne pouvait la détourner de sa vision idyllique…

Aujourd’hui, couchée dans ce divan, elle avait honte de sa facilité à aimer, sa facilité, à chaque fois s’investir dans une nouvelle relation. Même la passion, elle l’avait facile, ce qui l’emmenait à facilement s’inquiéter pour l’autre, facilement s’accrocher quand de toute évidence il n’y mettait plus du sien. Elle avait eu pour tous ces hommes une facilité à les aider, à tolérer leurs incartades, à pardonner, à même justifier leur mépris à son égard…

A la fin de chaque histoire, elle se promettait de ne pas tomber dans le même panneau, en faisant son possible pour ne pas rencontrer le même type d’hommes. Pourtant, jusqu’à présent, le résultat avait toujours été le même. Le fiasco total !

Qu’est-ce qui clochait autant chez elle ???

Aaah la vache !!! Elle venait à peine de réaliser que depuis ces longues années c’était bien elle la fille facile !

Elle remercia son médecin, et dès qu’elle franchit sa porte, lança un appel à Ophélie :

Ma chérie comment vas-tu ?? J’ai besoin de quelques conseils…

LE PROPHETE HAOUSSA

Milieu des années 80, gare routière internationale de Niamey.

Il venait de prendre son ticket pour Abidjan, cette ville qui sonnait comme un mystère et qui rimait pour lui avec fortune. L’eldorado ! Pour cela il n’y avait qu’à regarder le nombre de mandats que ses cousins Mory et Baïdo envoyaient à la famille et toutes les villas qu’ils avaient acquis depuis qu’ils vivaient en Côte d’Ivoire. Lui aussi irait là bas tenter sa chance. Parfois, il lui arrivait d’ironiser sur son sort et de se rassurer en se disant : eh bien si « ni j’ai rien, l’ivoire j’irai en chercher sur la côte ouest ! ». Ce jeu de mots ne faisait rire que lui seul. Les gens le trouvaient lamentable quand il voulait leur expliquer le lien qu’il faisait entre Nigérien et Côte d’ivoire. Pas drôle ! Surtout qu’il y avait beaucoup de ses compatriotes qui en avaient des sous…C’était stupide de penser que le Niger ne comptait que des pauvres.

Il débarqua à adjamé vers 22h le lendemain. Malgré l’heure tardive, ce quartier grouillait de monde, on y sentait la vie, mais on s’y perdait vite dans ce cafouillis. Heureusement que Mory était là pour l’accueillir.
Le premier constat qu’il fit, c’est que son cousin avait l’air d’un pauvre « pousseur de marchandises » du grand marché de Niamey et ne dégageait aucune richesse. Intérieurement il se mit à douter de la provenance de toutes ces sommes d’argent que le cousin envoyait régulièrement au pays.

Les jours qui suivirent, il comprit que Mory et Baïdo n’étaient pas des truands et gagnaient honnêtement leur vie en vendant de la viande congelée en gros et demi-gros dans la journée au grand marché de treichville. Le soir ils se transformaient en vendeurs de viande boucanée dans le quartier Arras. Les ivoiriens les appelaient les « sogotiguis », vendeurs de viande en dioula.
Leurs activités étaient très lucratives car, à part les vendeuses d’attiéké -poissons sossos frits ou carpes braisées, les quelques tanties qui régalaient les noctambules avec du placali-sauce kplala* dès 3 heures du matin, il existait peu de restaurateurs locaux pas chers surtout la nuit…

Aussi bizarre que cela pouvait paraître, Garba préférait le poisson à la viande. Il devait être le seul nigérien qui n’avait pas la nostalgie du « kilishi », cette viande séchée dont on raffolait dans son pays. Chaque jour donc, il allait se restaurer chez Antou, le meilleur attiéké poisson de treichville.

Au bout d’ 1 an sur le territoire ivoirien, Garba décida de voler de ses propres ailes. Il avait suffisamment d’économies pour pouvoir débuter une affaire tout seul. Ses cousins lui avaient donné leur bénédiction et lui avaient assuré de le soutenir dans la moindre difficulté.
Garba avait une idée bien précise de ce qu’il allait faire. Elle lui était venue un midi alors qu’il mangeait chez Antou. Au fil des mois il avait sympathisé avec la jeune femme et avec elle, il aimait échanger sur leurs cultures respectives. C’est comme ça qu’elle lui expliqua un jour comment les adioukrous et les ébriés fabriquaient cette semoule de manioc tant prisée par tous les ivoiriens.
Garba aussi adorait ce plat typique de cette terre d’asile. Quand il n’avait pas le temps de manger sur place, il faisait sa petite réserve d’attiéké auprès de son amie. Contrairement au riz, cette semoule était prête à consommer et pouvait se conserver plus longtemps.

A Anoumabo où il habitait, Garba comptait parmi ses très bons amis Hervé, un jeune ivoirien qui travaillait au port de pêche comme docker. Très souvent, après leurs dures et longues journées de labeur, ils leurs arrivaient de pendre leurs repas du soir ensemble. Hervé rapportait parfois quelques morceaux de thon qu’il avait réussi à chiper des nombreux cartons qu’ils transportaient sous le chaud soleil. Garba fournissait alors la ration d’attiéké et parfois quelques morceaux de choukouya que ses cousins et lui n’avaient pas réussi à écouler.
Garba aimait beaucoup la combinaison de l’attiéké et du thon frit, agrémentée d’un peu de piment frais et d’oignon découpés en dés, le tout assaisonné de sel et de Maggi Etoile. Désormais, dans ses papilles de descendant du fleuve niger, un conflit terrible règnait : ce repas détrônait largement son riz-sauce préféré vendu dans la plupart des gargotes de Niamey.
Pourtant il ne comprenait toujours pas pourquoi les ivoiriens ne consommaient pas nombreux l’attiéké au thon frit. Lorsqu’il demandait à Hervé comment il se nourrissait à midi, celui-ci lui parlait généralement de « dénikassia » (ou « malohousso » ) à la sauce miroir ou d’alloco-œuf bouilli servis au restaurant « chez Tantie J’ai Faim ». Pour seule réponse quand Garba voulait savoir pourquoi il ne mangeait pas d’attiéké, Hervé lui disait incessamment : –djo les femmes là font leur poisson trop chers, alors qu’avec moins de 300 Fcfa on peut être rassasié chez Tantie j’ai fin ! C’est une question d’économie mon frère !

C’est comme ça qu’un soir, comme dans un songe, tout devint évident aux yeux de Garba : il fallait juste vendre de l’attiéké avec du poisson moins cher. Pour ça le thon lui paraissait idéal !

Avec l’aide de Antou, il entreprit une prospection auprès des fabricantes d’attiéké d’anoumabo. La plupart des femmes étaient réticentes à sa demande. Il entendait souvent dans son dos:- c’est quel haoussa qui veut venir vendre notre attiéké comme ça là !?? Lui là qu’il se contente de ses choukouyas dè !!

Garba désespérait. Son projet n’était finalement pas si simple à réaliser.

Fruit du hasard ou coup de pouce divin, un dimanche matin Antou débarqua chez lui. Sa livreuse d’attiéké était disposée à faire affaire avec lui, mais à condition de ne lui fournir que l’attiéké de basse qualité qui était fabriqué à partir des résidus de manioc issus de la dernière phase de transformation.

Garba jubilait ! Pour lui haute qualité ou basse qualité, ce n’était pas grave : dans sa bouche attiéké c’était attiéké ! De plus le prix proposé pour un panier entier était fort intéressant.

Tout commença ce jour là, Garba se renseigna auprès d’Hervé sur le prix du thon. Le lendemain dès 5 heures du matin, il était au Port de Pêche. Avec l’aide de son ami ivoirien, il négocia les prix et décida de prendre le poisson en demi-gros dans un premier temps. Pour la conservation, Il n’aurait pas de problème, car il pourrait utiliser le grand frigo de Mory et Baïdo.
Pour démarrer son activité, Garba convint avec les cousins, de vendre son attiéké à la place qu’ils occupaient pour la vente du choukouya le soir au quartier Arras. Serine, son petit frère fraichement débarqué du pays, lui serait d’une forte aide. C’est lui qui serait chargé de découper les condiments et surveiller le poisson sur de feu. Garba, lui, ferait le pré-découpage des poissons selon les prix auxquels il voudrait les vendre, servirait lui-même les clients et encaisserait l’argent.

Le premier jour, l’engouement fût timide, les passants hésitaient à s’approcher, il faut dire que cela paraissait bizarre de voir des hommes vendre de l’attiéké ! Beaucoup hésitaient en préjugeant de la qualité douteuse de la semoule.
Pourtant les prix pratiqués par Garba étaient très concurrentiels : avec 50 Fcfa d’attiéké et 100 Fcfa de poisson, le client en avait plus que pour son argent. Sa panse pleine et repue pouvait le remercier d’avoir été autant honorée : – l’attiéké du haoussa là, c’était du lourd ! Il n’y avait pas son 2 pour faire tenir un estomac jusqu’au diner familial du soir !

Avec le bouche à oreille, tous les balanceurs et chargeurs de bagages de la gare de bassam non loin et tous les chauffeurs de cars avaient fait de son « attiékédrôme » un repère ; même les voyageurs en escale n’hésitaient plus à y faire un tour.

Malgré la propreté douteuse du lieu, de la qualité pas trop certaine de l’huile de friture, tout le monde y trouvait son compte. Les cousins Mory et Baïdo avaient même abandonnés la viande boucanée du soir pour se consacrer eux aussi à l’attiéké au thon. Ils constituaient de vrais renforts pour leur cousin pendant les heures de pointes, entre 6h et 8h du matin, 10h et 13h et dès 18h jusqu’à épuisement du stock.

Il arrivait d’assister à des scènes drôles à ces moments là, quand les clients se battaient pour le même poisson qu’ils auraient réservé pendant qu’il nageait encore dans l’huile bouillante. On entendait alors des – Garba c’est mon poisson hein faut bien parler au monsieur là, moi je suis un habitué hein, faut bien lui dire dè!!

Parfois, le pauvre Garba se retrouvait en arbitre diplomatique. La palabre pouvait commencer ainsi : -Héééé c’est mauritanien là tu vas servir avant moi ??? Est-ce que dans son pays là on fabrique attiéké même ???

Depuis le temps qu’il vivait en Côte d’Ivoire, Garba avait compris que l’ivoirien était certes quelqu’un de très gentil et ouvert aux autres, mais il n’aimait pas que sa fierté soit égratignée. A tort ou à raison d’ailleurs… Dans les cas comme celui avec le mauritanien, Garba calmait les humeurs en disant : – missié fo pas tu vas énerver toi, si mauritanien là il mange ton nourriture faut ké tu vas être content, façon eux z’aiment pas dépenser leurs argents dans pays des gens, au moins ici là ils consommer ivoirien un peu quand même non ??. Tout le monde riait aux éclats, les tensions s’apaisaient et la danse autour du thon pouvait reprendre de plus belle…

Deux ans plus tard, les ivoiriens avaient adoptés le poisson-thon, baptisé du nom du cher Garba, qui ne comptait plus le nombre de mandats qu’il envoyait au Niger. Des succursales de Garbadrôme, il commençait à en avoir partout à Abidjan. Les ivoiriens de la classe moyenne avaient de moins en moins honte de faire un tour au garba. Cette activité était si lucrative que Garba avait fait venir beaucoup de ses frères et cousins pour élargir son commerce et s’implanter dans les quartiers stratégiques de la capitale… Même le quartier huppé de cocody, comptait ses garbadrômes !

Dix autres années étaient passées, le garba faisait partie du patrimoine culinaire de la Côte d’Ivoire. En fait, Garba le nigérien n’avait rien inventé, il avait simplement trouvé la combinaison gagnante à laquelle les nationaux n’avait pas pensé. Le jackpot en somme.

Ayant amassé assez de richesse, Garba décida de prendre sa retraite et de rentrer au pays.
Cependant, une autre raison avait influencé son retour. Les ivoiriens ressentaient une vague de nationalisme qui les poussait à boycotter de plus en plus les commerces entretenus par les étrangers, ceux-là même qui « venaient enlever le pain à la bouche des fils du pays ». Le garba s’était vulgarisé, les jeunes ivoiriens sans emploi y avaient trouvé un bon filon et beaucoup de femmes s’y étaient spécialisées. Les haoussas n’avaient plus leur place dans cette activité.

Garba n’avait aucun regret de rejoindre les siens au Niger, la Côte d’ivoire avait tenu ses promesses vis-à-vis de lui, il ne pouvait que lui être reconnaissant. C’est avec un sourire satisfait qu’il fit ses adieux à ce pays à travers le hublot de l’avion AIR AFRIQUE qui le ramenait au bercail. (…)

Années 2000 : en un clic du mot « garba » sur internet, on tombe sur plusieurs sites où il est indiqué fièrement que ce plat est une spécialité ivoirienne, l’un des plats nationaux par excellence…
Personne ne se souvient du jeune Garba, venu faire fortune en Côte d’Ivoire et qui avait valorisé plus que les ivoiriens mêmes, une richesse culinaire qu’ils avaient négligée…
Aujourd’hui, même si plusieurs synonymes ont été attribués à ce plat (zéguen, gbinzin, plomb, béton, zéh etc …), n’oublions pas de rendre un jour hommage au vrai Monsieur Garba du Niger, sans qui l’histoire de l’attiéké au thon aurait pu ne pas exister.

Merci au prophète Haoussa !

Lexique :
Placali : pâte cuite faite à base de poudre de manioc ou de maïs.
Choukouya : viande boucanée.
Sauce kplala : sauce à base de feuilles vertes.
Dénikassia / Malohoussou (mots issus de l’ethnie dioula): « les enfants sont nombreux » ou « riz pour famille nombreuse » = Riz de mauvaise qualité dont les grains ont la particularité de beaucoup gonfler à la cuisson.
Alloco : banane plantain frite.