COUP DE FOUDRE DANS LE GBAKA

J’avais la tête ailleurs lorsque les autres passagers prirent place à mes côtés. Nous étions à l’arrière du gbaka, deux trios coincés dans un face à face forcé.

L’intérieur de l’engin faisait peur. Hormis le parebrise, il n’y avait plus aucune vitre. Système D obligeant, les chères absentes avaient été remplacées par des grands sacs en plastique.

Entre nous, que pouvait-on espérer d’un gbaka à Abidjan ? Chacun d’eux rivalisait d’ingéniosité pour rendre le trajet de leurs passagers, le plus inconfortable et périlleux possible. C’était auquel serait dans l’état le plus piteux…

Mon esprit se cherchait encore dans le plastique troué, quand je compris que le gbaka n’allait pas tarder à prendre la route. Je me redressai en hâte pour éviter d’être déstabilisée par les secousses.

Et c’est là que je l’aperçus… Étrange sensation, petit boum dans le cœur ! Je le scrutai discrètement. Il avait les traits fins, des dents régulières et blanches, un joli teint noir. Son sourire enfantin donnait de l’éclat aux deux petites billes qu’il avait dans les yeux.

Malgré son t-shirt tacheté de cambouis, il dégageait ce quelque chose en plus qui rend certaines personnes irrésistibles. A un moment, il tourna la tête vers l’extérieur. Je remarquai son profil de pharaon. Il avait vraiment tout en bonne place le mécano. Son aspect le trahissait. On devinait très vite son métier… Il avait pourtant les doigts fins et propres. Dans sa main, trois téléphones, mais aucun smartphone. Je souris en coin en pensant aux conversations que nous n’aurions jamais sur Facebook, Twitter, Whatsapp ou Skype…

Un petit nettoyage du sujet et une mise à jour rapide réussiraient peut-être à le rendre plus à mon goût…  Ah ses lèvres fines ! Elles suscitaient curiosité et appelaient à la gourmandise… Quelles nouvelles saveurs pouvaient-elles me faire découvrir ? Seraient-elles capables de faire oublier aux miennes, la douceur de celles de l’Autre ? Mon Autre, celui que j’aimais le plus au monde, mais qui infligeait les pires peines à mon cœur… Et si ce mec en face parvenait à lui faire de l’ombre ? Je chassai très vite cette idée saugrenue !

Mais qu’est-ce qui me dérangeait au juste ? Qu’il soit mécano ? Que je ne sois pas disposée à faire un remake de la belle et la bête avec lui ? Non !!!  Je n’avais pas pour habitude de juger sur les apparences. Toutefois, le lieu était trop insolite pour tomber si vite amoureuse. L’histoire aurait été un navet à Hollywood. Un titre comme « coup de foudre dans le gbaka », sonnait mal ! Trop nase !

Mon amoureux du jour me fit négliger, pour une fois, la conduite approximative du chauffeur…

Il portait un bracelet doré sur lequel était gravé en majuscule : BOSS. Waouh moi madame Boss ? Personne autour de moi ne pouvait deviner les éclats de rire intérieurs que cachait mon air glacial. Mme Boss hein ! Pas intérêt à nommer notre premier gosse Hugo ! Il pourrait en souffrir toute sa vie…

Le charme se brisa quand le téléphone de mon cher Boss sonna. Son grin de voix était normal, mais son français !!!!!! Pourquoi m’avait-il fait ça ? Pourquoi ne pas avoir privilégier un bon dialogue dans la langue de son terroir pour maintenir ma passion naissante aussi ardente qu’en début de trajet ? Malheureusement sa bouche fécondait plus de nouchi que de Larousse. Dommage…

L’expression de mon visage n’avait pas changé. Mais tout au fond de moi, je pleurais presque la triste fin de cette idylle qui n’avait même pas encore débuté… Le coup de massue m’acheva juste après, lorsque mon Boss, arrivé à destination, se leva pour m’abandonner à mon sort dans le gbaka. Je n’avais pas remarqué qu’il était de si petite taille !!!

Je croyais ma douleur à son paroxysme lorsqu’à travers la fenêtre plastifiée, j’aperçus le petit homme et sa démarche de paysan qui finirent par me ramener à la triste réalité. Je pouvais tolérer que nous ne soyons pas des mêmes milieux, mais je ne supporterais jamais qu’ils soient à mille lieux de mes normes minimales !

GBAKA

 

Note: Ceci est un exercice perso. Emprunter un gbaka (mini-car) et imaginer n’importe qu’elle histoire en m’inspirant des passagers. Vu la tronche qu’il faisait, je suis sûre que mon voisin de droite se demandait ce que je pouvais bien être entrain d’écrire dans ce carnet…